Canal + face aux critiques sur la concentration médiatique et la liberté d’expression

La Ligue des droits de l’Homme et la CGT Spectacle ont engagé une action en justice contre Canal + pour discrimination. La cause : les déclarations du directeur général Maxime Saada qui a annoncé ne plus vouloir travailler avec les signataires d’une tribune dénonçant l’influence croissante de Vincent Bolloré sur le cinéma français.  

Une tribune qui secoue le monde du cinéma 

Le 11 mai, près de 600 professionnel·les du cinéma publient dans Libération une tribune collective sous le nom de « Zapper Bolloré ». Les signataires y expriment leur inquiétude face à la montée en puissance de Vincent Bolloré dans le secteur culturel, notamment à travers la prise de contrôle progressive du réseau de salles UGC par Canal +, dont il est l’actionnaire de référence. Le texte dénonce également le « projet idéologique » du milliardaire, déjà propriétaire de médias comme CNews et de maison d’édition telles que Fayard ou Grasset. Parmi les signataires figurent plusieurs personnalités internationales, comme Javier Bardem ou Ken Loach. 

En réponse, le directeur général de Canal +, Maxime Saada, a déclaré en marge du Festival de Cannes qu’il ne souhaitait plus que le groupe travaille avec les signataires de cette tribune. Une prise de position jugée « inacceptable et brutale » par la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et la CGT Spectacle.  

La concentration médiatique comme risque d’uniformisation 

L’affaire dépasse le simple désaccord entre un dirigeant et des artistes. Canal + occupe aujourd’hui une place centrale dans le cinéma français. Le groupe finance les films, participe à leur production, à leur distribution et à leur diffusion en salle. Il prévoit notamment d’investir 160 millions d’euros dans le cinéma français en 2026. Pour les organisations plaignantes, le refus de collaboration annoncé par Maxime Saada constitue une discrimination fondée sur l’expression politique et syndicale. L’action en justice vise à empêcher toute mesure d’exclusion envers les signataires et à mettre en place un mécanisme de surveillance des pratiques discriminatoires au sein du groupe.  

Cette affaire relance plus largement les débats sur la concentration des médias et des industries culturelles en France. Plusieurs observateur·rices s’inquiètent de voir un acteur aussi central disposer d’un pouvoir économique susceptible d’influencer la liberté d’expression dans le secteur culturel. Cette concentration du financement et de la diffusion entre les mains d’un même groupe pose en effet question quant à la diversité des voix et la capacité des artistes et producteur·rices à s’exprimer librement sans risque d’exclusion professionnelle. 

Une affaire aux implications européennes  

La LDH et la CGT envisagent également de saisir la Commission européenne pour dénoncer un possible « abus de dépendance économique » de la part de Canal +. Cette notion issue du droit européen de la concurrence permet de questionner la position dominante d’une entreprise lorsqu’elle limite la capacité d’autres acteur·rices à exercer librement leur activité. 

L’affaire intervient alors que l’Union européenne cherche justement à renforcer les garanties en matière de pluralisme médiatique. Le règlement européen sur la liberté des médias (EMFA), adopté en 2024, vise à protéger l’indépendance éditoriale et à limiter les pressions politiques ou économiques exercées sur les médias et les acteur·rices culturels.  

Si aucune censure systématique n’a été démontrée à ce stade, les déclarations de Maxime Saada alimentent les inquiétudes sur les effets de la concentration des médias, dans un contexte où plusieurs critiques dénoncent déjà l’influence politique croissante du groupe Bolloré sur le paysage culturel et médiatique français. Au-delà du cas Canal +, l’affaire révèle les tensions croissantes entre concentration économique, liberté d’expression et pluralisme culturel. La question n’est plus seulement celle du financement du cinéma, mais aussi de la capacité des artistes, des médias et des citoyen·nes à faire entendre des voix diverses, y compris critiques, sans craindre des formes de marginalisation.  

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