Depuis plusieurs années les pays de l’Union européenne font face à une baisse structurelle du taux de natalité. Après l’annonce d’un projet de « réarmement démographique », la France déploie cette année une campagne postale en direction des personnes de 29 ans.
La biologisation d’un phénomène social
Pourquoi la baisse du taux de natalité est-elle aujourd’hui perçue comme un problème majeur ?
Les raisons invoquées sont multiples, mais elles sont avant tout d’ordre social. Ce déclin démographique accélère le vieillissement de la population : une part croissante de seniors vit plus longtemps, ce qui accroît les dépenses de santé et de retraite, tandis que la base des actifs, moteur des recettes fiscales, s’amenuise. Lorsque cet équilibre bascule aussi rapidement que le suggèrent les projections actuelles, les conséquences économiques deviennent structurelles.
En réponse, le gouvernement français déploie un plan en 16 points pour combattre l’infertilité. Parmi ces mesures, on trouve la facilitation de l’accès à la congélation d’ovocytes ou encore le lancement, en cette année 2026, d’une campagne de sensibilisation postale auprès des jeunes de 29 ans. Pourtant, cette stratégie semble omettre les leviers économiques et sociaux, pourtant identifiés comme les causes premières de la dénatalité. Comme le soulignait en 2024 Anne Solaz, démographe à l’Ined : « Quand on cherche les causes, ce qui arrive en tête concerne les incertitudes liées aux difficultés économiques et à l’inflation. Cela retarde forcément les projets de grossesse des couples. » Un constat partagé par le Comité consultatif national d’éthique qui, dès 2022, pointait la difficulté d’atteindre une stabilité financière comme un facteur de renoncement majeur.
Le gouvernement, bien qu’informé de ces causes multifactorielles, semble s’attaquer quasi exclusivement au prisme de l’infertilité physiologique. Une simple campagne de sensibilisation suffira-t-elle à infléchir une tendance démographique aussi profonde ? Il semble évident que non. Le chercheur Milan Bouchet-Valat le confirme : même les pays scandinaves, malgré des politiques familiales parmi les plus généreuses au monde, observent une augmentation du nombre de personnes ne souhaitant pas d’enfant. Cela suggère que la cause est ailleurs, plus complexe, et qu’elle résiste aux solutions purement techniques ou médicales.
En ce mois de mars, dédié aux droits des femmes, il apparaît alors crucial de se concentrer sur les premières intéressées : celles qui ne veulent plus, ou ne peuvent plus, envisager la maternité dans les conditions actuelles. En se focalisant sur la « biologisation » du débat, le pouvoir occulte la réalité des trajectoires de vie et le poids des contraintes matérielles qui pèsent sur le choix des femmes.
Au delà du manque d’argent, le manque de temps : une division toujours genrée des tâches
En 2022, année de l’annonce du plan de « réarmement démographique », le Comité consultatif national d’éthique a remis un avis à l’exécutif français soulignant le fait que les femmes veulent de moins en moins avoir d’enfants (13% en 2022 alors que 2,6% en 2006). Au delà du manque d’argent, le manque de temps pourrait être un facteur clé. Pour y remédier, le congé parental s’est progressivement imposé à l’ancien congé maternel, exclusivement réservé aux femmes.
Depuis la directive européenne sur l’équilibre entre la vie de travail et la vie privée de 2019, tous les pays de l’UE doivent permettre aussi bien au père qu’à la mère de prendre un congé parental afin de contribuer aux tâches qui vont avec la venue d’un enfant. Bien que cette mesure soit la bienvenue, la majorité des congés parentaux est prise par les femmes, indicateurs clairs d’une division encore genrée des tâches domestiques.
Dans le cas belge, la Ligue des familles constate que parmi plus de 100 000 personnes ayant profité d’un congé payé en 2025, 61% étaient des femmes. Bien que la représentation hommes-femmes dans ces chiffres tend à s’égaliser, il démontre tout de même une résilience des anciennes structures sociales et des inégalités de genres. Sur ce point, l’année dernière, en réponse à la réforme du système de congé porté par le gouvernement Arizona, la Ligue des familles à effectué un sondage très parlant. Alors que le gouvernement prévoyait de donner des droits de congés que les parents se répartiraient librement entre eux, 49% des personnes sondés estimaient que, dans leur cas, la mère prendrait la plus grande partie.
Derrière les effets d’annonce, la réalité revient au galop. Dans une société industrialisée, dont l’activité la plus chronophage est l’activité productive, le temps est un sujet central. Or l’entrée massive des femmes sur le marché du travail ne s’est semble-t-il pas accompagné d’une répartition des tâches domestiques, ce qui ne laisse que peu de temps aux femmes pour ne serait-ce qu’envisager l’arrivée d’un enfant.
Un sexisme ambiant laissant peu de place à l’amélioration
Publié récemment, le rapport d’Ipsos en collaboration avec The Global Institute for Women’s Leadership laisse présager un environnement de plus en plus adverse pour les femmes, notamment dans la sphère familiale.
A partir d’une enquête menées dans 29 pays, il est démontré que la Génération Z (née entre 1997 et 2012) tend à être plus misogyne que les baby-boomers (nés.es entre 1946 et 1964). Ainsi pour 33% des hommes de la génération Z, une femme doit obéir à son mari (contre 13% pour les baby-coomers). 24% des hommes de la Gen Z pensent que les femmes ne devraient pas paraître trop indépendantes ou autosuffisantes contre 12% des baby-boomers.
Battant en brèche l’idée d’une jeune génération plus progressiste que leur aïeuls, cette étude témoigne du fait que les droits des femmes sont encore menacés. Or, sans une égalité femme-homme de fait, et non seulement de droit, il est impossible d’imaginer quelconque amélioration dans la sphère familiale.
Les origines d’une telle perte de motivation à l’idée d’avoir un enfant tire donc leur racines de ce qui fait la structure même de nos sociétés, nos modes de productions mais aussi la persistence de l’inégalité de genre.