L’inégalité de genre dans la sphère médiatique

Pour marquer le début du mois du droits des femmes, le 4 mars dernier le Comité économique et social européen (CESE) a tenu une conférence intitulée Challenges for Women in Media – supporting and hindering factors. L’occasion se présente donc pour analyser un phénomène structurel, celui de l’inégalité de genre dans la sphère médiatique.

Les femmes journalistes sont essentielles mais encore trop peu reconnues

Hanna Liubakova, journaliste indépendante biélorusse vivant en exil en raison de son opposition à Alexandre Loukachenko, a participé à la conférence du groupe « égalité » du Comité économique et social européen. Sa seule présence témoigne du rôle central qu’occupent les femmes dans la lutte pour un journalisme éclairé, libéré de la désinformation et des pressions extérieures.

Elle est loin d’être la seule à porter fièrement cet étendard, alourdi par le poids des sacrifices qu’il incombe. Citons Mzia Amaglobeli, journaliste géorgienne injustement incarcérée à la suite des manifestations post-élections de 2025, ainsi que Daphne Caruana Galizia et Anna Politkovskaïa, journalistes maltaise et russe assassinées pour avoir œuvré à faire prévaloir la vérité dans de sombres affaires politiques et militaires.

Leur talent et leur dévotion à leur profession sont d’autant plus significatifs qu’elles les exercent au croisement de multiples oppressions. Oppressions politiques, comme le souligne le parcours des femmes citées, mais aussi sexistes, dans la mesure où elles évoluent dans un corps de métier encore largement dominé par la gent masculine.

De fait, alors qu’elles représentent environ 40 % de la masse salariale du secteur journalistique traditionnel à travers le monde, seul un quart des postes éditoriaux sont occupés par des femmes. Du côté des médias numériques, la montée en puissance des réseaux sociaux, considérés par beaucoup comme une rampe de lancement pour des carrières indépendantes, n’a pas eu l’effet libérateur escompté. Cibles récurrentes de campagnes de harcèlement, les femmes voient leur voix d’autant plus muselée par la tendance à la dérégulation des contenus sur les plateformes américaines, un phénomène qui accentue cette hostilité.

La persistence de cette sous représentation à travers les décennies

Pour appréhender la réalité de la place des femmes dans l’espace médiatique, le Global Media Monitoring Project (GMMP) s’impose comme une référence incontournable. La 6ème édition de ce rapport met en lumière la persistance du sexisme dans les médias et ses conséquences structurelles sur la durée.

L’étude souligne d’abord une légère augmentation de la représentation féminine dans l’actualité, bien que cette évolution soit très inégale selon les thématiques. Si les domaines politiques et économiques affichent une progression de 15 % en 30 ans, cette amélioration demeure une exception qui ne doit pas masquer une sous-représentation chronique dans d’autres secteurs, comme le sport. Finalement, un chiffre global résume cette réalité : les femmes ne représentent que 26 % des personnes que l’on entend, lit ou voit dans l’ensemble des médias.

Cette invisibilité s’explique en grande partie par la domination masculine aux postes éditoriaux, l’étude établissant un lien direct entre le genre du journaliste et l’angle adopté. C’est particulièrement flagrant concernant les violences de genre : véritable angle mort médiatique occupant moins de 2 % de l’échantillon, ce sujet est plus fréquemment traité par des femmes journalistes. Ces dernières ont davantage tendance à en extraire des analyses sociales questionnant directement les inégalités systémiques.

Ces mécanismes d’exclusion s’accentuent pour les personnes racisées, et plus encore pour les femmes qui subissent une forme de double invisibilité. La probabilité qu’une femme racisée soit le sujet central d’une actualité chute à seulement 2 % dans les médias traditionnels et 4 % sur internet, contre respectivement 3 % et 5 % pour les hommes racisés.

Nous faisons ainsi face à un cercle vicieux qui explique la stagnation des chiffres du GMMP au fil des décennies. En raison de leur quasi-absence aux postes de décision, les femmes n’exercent qu’un contrôle très limité sur les choix éditoriaux et ne disposent que de peu d’influence sur les processus de recrutement, figeant ainsi les structures en place.

Le rôle de l’UE dans cette affaire

Dans ce contexte, les autorités publiques à tous les niveaux doivent agir pour assurer une juste représentation des femmes dans le domaine médiatique.

En effet, l’Union européenne s’est déjà dotée de plusieurs outils dont l’objectif est la protection du pluralisme et d’un écosystème médiatique sain. Dans cette perspective, à la fois le Digital Service Act comme le plus récent Media Freedom Act incorpore des mesures permettant un contrôle plus rigoureux des contenus partagés en ligne ainsi qu’une volonté de protéger le pluralisme médiatique, garant de la représentation de la société dans sa diversité. Cependant, au-delà des annonces peu de résultats concrets s’en viennent.

Aucun de ces deux textes, pourtant pionnier dans la régulations européenne des médias, n’incluent de chapitre mentionnant l’égalité de genre. La sous représentation de la moitié de la population est pourtant vecteur de distorsion de la réalité dépeinte par les médias et donc d’informations de moindre qualité.

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