Pluralisme des médias en danger : 95% de la presse francophone bientôt contrôlée par un seul groupe ?

L’Autorité belge de la concurrence a donné son feu vert, sous conditions, au rachat des activités de presse écrite d’IPM par Rossel. Cette fusion ferait passer près de 95% des quotidiens francophones belges sous le contrôle d’un même groupe. Si les deux éditeurs invoquent la nécessité de préserver la viabilité économique de la presse, l’opération ravive les inquiétudes sur le pluralisme des médias et de l’information.  

Le 3 juillet, l’Autorité belge de la concurrence (ABC) a autorisé, sous conditions, l’acquisition des activités de presse écrite du groupe IPM par Rossel. Si l’opération est finalisée à l’automne, Le Soir, La Libre, La DH, L’Avenir et Sudinfo appartiendront au même groupe de presse, qui contrôlera près de 95% des quotidiens francophones belges. Jusqu’à présent, ces titres étaient répartis entre plusieurs propriétaires. Rossel, déjà propriétaire notamment du Soir, de Sudinfo et copropriétaire de RTL Belgium, intégrera les journaux d’IPM, tandis que la famille Le Hodey, propriétaire d’IPM, deviendra actionnaire minoritaire du groupe fusionné.  

Une réponse à un modèle économique fragilisé 

Pour Rossel et IPM, ce rapprochement répond avant tout à une réalité économique. Depuis plusieurs années, la presse écrite fait face à une baisse continue des ventes papier, à une érosion des recettes publicitaires au profit des plateformes numériques et à des investissements croissants dans les abonnements numériques, les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle.  

Les groupes estiment qu’un marché de moins de cinq millions de lecteurs ne leur permet plus de supporter seuls ces coûts. La fusion doit ainsi permettre de mutualiser certaines fonctions (impression, informatique, logistique…) afin de dégager des moyens pour financer les rédactions et accélérer la transition numérique.  

Cette logique de mutualisation pourrait toutefois s’accompagner d’un coût social. Plusieurs dizaines de suppression de postes sont évoquées, tandis que des inquiétudes persistent quant au maintien des différentes éditions régionales de L’Avenir.  

Le pluralisme de l’information en question 

Au-delà des enjeux économiques, la fusion soulève une question démocratique majeure : celle du pluralisme des médias. Avec près de 95% des quotidiens francophones réunis sous une même gouvernance, les décisions stratégiques, qu’il s’agisse des budgets, des investissements ou des nominations aux postes de direction, seront concentrées entre les mains d’un seul groupe.  

Rossel assure que chaque journal conservera sa rédaction, son rédacteur en chef, son budget et sa ligne éditoriale. Des chartes d’indépendance éditoriale devront être respectées et un mandataire indépendant sera chargé d’en contrôler l’application. Pour autant, ces garanties ne dissipent toutefois pas toutes les préoccupations. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a mis en garde contre le fait qu’une concentration de la quasi-totalité de la presse quotidienne francophone représente un « risque élevé » pour le pluralisme 

Plusieurs représentants des rédactions regrettent également que leurs propositions pour préserver le pluralisme et l’emploi n’aient été que partiellement prises en compte dans les conditions imposées par l’Autorité de la concurrence.  

Un cas qui dépasse la situation belge 

Le débat renvoie à une question plus large : comment préserver une information diversifiée dans un contexte économique de plus en plus difficile ? 

La question dépasse le seul cas belge. Si la concentration peut offrir une réponse à court terme aux difficultés économiques des médias, elle ne résout pas le problème structurel du financement de l’information. Les médias restent confrontés à un modèle économique fragilisé par la domination des grandes plateformes numériques, qui captent aujourd’hui une part importante des recettes publicitaires.  

Une étude d’Hendrickx et Ranaivoson (2019), citée par Damien Pennetreau, chercheur à l’Unamur, souligne d’ailleurs que la concentration des médias tend, à long terme, à réduire le nombre de journalistes, la diversité des contenus et la pluralité des points de vue proposés au public. Même lorsque plusieurs titres conservent leur identité visuelle et leur rédaction, le fait qu’ils dépendent d’un même propriétaire peut progressivement influencer les choix éditoriaux, les priorités de couverture ou les moyens accordés aux différentes rédactions. 

La fusion Rossel-IPM illustre ainsi un dilemme auquel sont confrontés de nombreux pays : comment assurer la viabilité économique des médias tout en préservant la diversité des voix indispensable au débat démocratique ? 

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