Une coalition d’ONG pointe du doigt plus de 80 000 cas de refoulements aux frontières extérieures de l’UE en 2025

Plus de 80 000 cas de refoulements aux frontières extérieures de l’UE, c’est le constat saisissant fait par une coalition d’ONG internationales de défense des droits humains au sein d’un rapport publié le 24 février 2026. Ces refoulements sont souvent réalisés sans procédure régulière et s’accompagnent fréquemment de violences.

Cette réalité met en tension deux promesses centrales de l’Union : la protection des droits fondamentaux et le respect de l’État de droit.

La Pologne à l’avant-garde de la gestion brutale et illégale des frontières

Citée plus d’une cinquantaine de fois, la Pologne revient de manière particulièrement récurrente dans ce rapport de 27 pages, et cette insistance n’a rien d’anecdotique. Le pays y apparaît comme l’État membre de l’Union européenne ayant procédé au plus grand nombre de refoulements illégaux en 2025, avec 14 754 cas recensés sur un total dépassant les 80 000 (ces chiffres proviennent des autorités polonaises elles-même).

Depuis la crise migratoire de 2021 à la frontière polono-biélorusse, une logique d’exception au nom de la sécurité a provoqué le durcissement des autorités polonaises vis-à-vis des migrant.e.s. En réaction, la Pologne n’a cessé de durcir le ton, sans se préoccuper des droits bafoués. Ainsi, en plus d’un texte autorisant les refoulements aux frontières adopté en 2021, l’année dernière a été adopté une loi autorisant les autorités à suspendre temporairement l’accès à l’asile pour les personnes entrant en Pologne via la frontière biélorusse. Ces dispositions contreviennent frontalement à la Charte des droits fondamentaux de l’UE et ses articles 18 et 19 (protégeant le droit à la demande d’asile et l’interdiction des expulsions collectives).

Les ONG We Are Monitoring, Grupa Granica et Save The Children ont ensemble publié un rapport intitulé Children at the Polisj-Belarusian border mettant en lumière les conséquences concrètes d’une telle stratégie de contrôle frontalier. Les auteurs.ices décrivent le verrouillage systématique de l’accès au territoire polonais, lié au renforcement des dispositifs de fortification et à la fermeture de points de passage, ainsi qu’une limitation presque totale de l’accès à la protection internationale. Il en résulte une situation où des hommes, des femmes et des enfants se retrouvent bloqués dans des forêts denses et sauvages, exposés à des violences de la part des forces polonaises comme biélorusses, et soumis à des refoulements à répétition.

La complaisance coupable de l’UE

Face à des pratiques qui remettent frontalement en cause l’État de droit international et européen, on pourrait s’attendre à une réaction rapide et ferme des institutions européennes. Or, dans le cas polonais, la réponse européenne apparaît tardive et peu consistante. Il aura fallu attendre l’interpellation de la Commission par des parlementaires socialistes, à la suite de l’adoption de la loi polonaise de mars 2025, pour obtenir une prise de position officielle. La réponse du commissaire aux affaires intérieures et à l’immigration, Magnus Brunner, est alors restée particulièrement vague, réduisant l’action de la Commission à un registre technique de suivi et de conformité, sans perspective de condamnation politique.

C’est en avril 2025 que la ligne de la Commission a été la plus explicite, mais dans un sens qui interroge : lors d’une visite en Pologne et d’une conférence de presse aux côtés du ministre polonais de l’Intérieur, M. Brunner a affirmé que la loi polonaise était conforme au droit européen. Cette déclaration dépasse la simple prudence politique. Elle contribue à banaliser une approche contestée de la gestion des frontières et alimente l’idée d’une Union non seulement permissive, mais de plus en plus perméable aux agendas politiques conservateurs qui défendent des méthodes de dissuasion, d’exception juridique et de refoulement.

Cette porosité se lit aussi dans la manière dont certaines initiatives d’externalisation des procédures de demande d’asile sont publiquement encouragées par les institutions européennes. Ce fut le cas lorsque Van Der Leyen a soutenu le projet italien de déplacement de personnes migrant.e.s du sol italien vers l’Albanie.

L’enjeu ne se limite donc pas à l’absence de sanctions : il tient à une dynamique plus profonde, dans laquelle l’Union risque de devenir le relais, voire le cadre de légitimation, de politiques migratoires de plus en plus éloignées de ses propres principes.

Le besoin d’une forte conscience citoyenne européenne

L’Union européenne revendique un rôle de référence en matière de droits humains, mais la réalité documentée aux frontières révèle un décalage croissant entre discours et pratiques. Le rapport BEATEN BACK AT EUROPE’S BORDERS – 2025 Annual Report on Pushbacks remplit, à ce titre, une fonction d’alerte essentielle : il rend visibles les refoulements et leurs conséquences, tout en soulignant la perméabilité progressive des institutions européennes à des logiques conservatrices.

La société civile, et en particulier les ONG, demeure le principal contrepoids à cette dérive, à travers la documentation, la sensibilisation et des démarches juridiques, comme la saisine de l’Ombudsman en 2023 dans le cas grec. Mais cet outil reste limité : ses avis ne sont pas contraignants et n’offrent pas de levier de contrôle réellement dissuasif face aux cas de mauvaise administration.

Surtout, ces alertes peinent à produire des effets politiques faute d’une conscience citoyenne européenne suffisamment structurée. L’absence de sensibilité transfrontalière nourrit une quasi-inexistence de « scandale politique européen », donc une pression faible de l’opinion publique sur les institutions, ce qui laisse les chiffres du rapport dans l’ombre. À terme, cette indifférence relative fragilise l’Union et ternit le projet européen, en affaiblissant la crédibilité de ses principes.

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